Dimanche soir à Tuisper

Blog d'humeur d'Hélène Dassavray - Il n'y a de constant que le changement (Bouddha)

02 octobre 2009

Voilà comment ça commence

J'ai fermé le bar à l'heure légale après avoir mis les derniers piliers dehors. En douceur. Ils regimbent à rentrer chez eux, je comprends, je ne suis pas non plus pressée de me retrouver seule dans un grand lit. Il y a des soirs où j'aimerais aussi me perdre en route, ne plus très bien savoir où j'habite, soliloquer sereinement, et finir par comater toute habillée sur le canapé. Sans mon foie fragile j'aurais pu pareillement trouver un jour du réconfort dans une quelconque eau-de-vie et recommencer le lendemain.

A 1h j'ai regardé partir les deux derniers clients, bras dessous bras dessus, frères d’un soir dans leur tentative de tenir un cap. Empêtrés dans une conversation amphigourique :

- Ça me fait plaisir de te faire plaisir !

- Je dis pas, ça me fait plaisir, mais reconnais ton erreur !

- Ça penche trop là ! Je bifurque à droite, et pourtant c'est pas mes opinions !

Ils échoueront au petit bonheur sur un banc, chez l'un d'eux, ou dans une cellule pour la nuit s'ils ont décidé que c'est le soir du grand matin. Je n'aime pas beaucoup les laisser ainsi à vau-l'eau mais on ne se mêle pas des affaires des autres - aussi saouls soient-ils, je ne suis la mère d'aucun client. Il m'est arrivé de confisquer des clés de voiture, en cachette parfois, mais c'est ce que n'importe qui aurait fait à ma place.

Je préfère le penser, en tout cas.

Au cours de la soirée, Manon, une habituée, m'a fait rire aux larmes. Avec son nouvel ami, ils avaient les yeux brillants bien avant de boire, c'était charmant à voir. Ils dansaient, riaient, tanguaient, et commençaient à perdre leurs repères spatio-temporels. Pour dire les choses ils étaient tous les deux saouls comme des cochons polonais. Je me suis inquiétée de savoir s'ils prenaient une voiture :

- Vous rentrez comment ?

Manon m'a regardée, a voulu pointer son index vers moi, a donc appuyé son coude au comptoir qui s'est évidemment dérobé.

- Vous rentrez comment ?

- …doucement…

 

Les deux bras dessus bras dessous repartent aussi très doucement et heureusement à pied. Je les connais. À force de servir des pastis au cheminot et des demis au prof de géo, j'ai reçu des bribes de confidences qui mises bout à bout dessinent des vies dont personne n'a rêvé, enfant. Comment ne pas être touchée par ces existences estropiées ? Tout le monde a droit à sa part de blessures, la grande loterie distribue seulement la capacité à continuer malgré tout de se lever chaque matin.

 

La Sncf et l'Education Nationale lâchées dans la nature, advienne que pourra. La porte du bar verrouillée, je m'attaque au ménage. Je n'avais pas prêté attention à cette clause du contrat et m'y ruine le dos. Ranger les bouteilles, monter les chaises sur les tables, passer le balai, la serpillère, et puis un bon quart d'heure à essuyer des verres. Fatiguée de la systématique association d'idées qui me fait tous les soirs chantonner la chanson de Piaf dont je ne connais que les deux premiers vers, moi j'essuie les verres au fond du café, j'ai bien trop à faire pour pouvoir rêver. Je me rappelle l'histoire des amoureux qui ont l'air si heureux que ça fait trop mal - surtout à eux - mais j'ai perdu les mots de la chanson et n'ose pas les inventer. 

 

Malgré le vacarme le plaisir est de baisser le rideau de fer, la journée est terminée. J'habite à deux pas ou plutôt à trois rues, pas un chat à cette heure. Juste deux basanés en capuche qui, à tant rouler des mécaniques, semblent danser - comme des chats. Ils me saluent poliment, je leur souhaite bonne nuit. Mauvaise cliente pour la propagande ambiante, une femme seule, dans la rue, chaque nuit, et jamais agressée, même pas dérangée.


©Hélène Dassavray

Le dimanche je m'appelle Olivier

Editions A plus d'un titre

Parution 2010

Posté par happyculture à 00:35 - A plus d'un titre mon deuxième roman - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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